FAQ juridiques
première version mai 2004
Quelle est la qualification juridique des documents-type Creative Commons ?
Quelle est la validité des offres Creative Commons vis-à-vis du droit général des obligations ?
Les contrats Creative Commons sont-ils compatibles avec le droit moral, norme impérative ?
Droit à la paternité
Droit au respect
Droit de retrait
Droit de divulgation
Quelle sera la loi applicable en cas de conflit ?
Quelle est la qualification juridique des documents-type Creative Commons ?
Les documents Creative Commons sont des contrats-type qui permettent à lauteur de communiquer au public les conditions dutilisation de son uvre.
Ce sont des offres ou pollicitations, loffre étant définie comme la « manifestation de volonté (
) par laquelle une personne propose à une ou plusieurs autres (déterminées ou indéterminées) la conclusion dun contrat à certaines conditions » (1).
On peut qualifier ces offres de contrats à exécution successive et de concession de droit dusage. Elles sont fournies à titre dinformation gratuitement par Creative Commons et nimpliquent aucun transfert des droits de propriété intellectuelle (2). Elles ne peuvent donc pas être qualifiées de vente ou de cession.
La qualification de prêt à usage ou de commodat adresse les biens qui doivent être restitués, ce qui na guère de sens dans le cas de biens immatériels.
Le louage de chose incorporelle ou licence (location dun meuble incorporel en droit de la propriété intellectuelle) est défini à larticle 1709 du Code Civil comme «un contrat par lequel l'une des parties s'oblige à faire jouir l'autre d'une chose pendant un certain temps, et moyennant un certain prix que celle-ci s'oblige de lui payer ». Le prix à payer nentraîne ici aucune rémunération, mais les obligations qui pèsent sur lAcceptant laissent à penser que la personne qui offre une uvre sous de telles conditions en retire des avantages.
Le respect de la destination et lusage de la chose louée en bon père de famille fait partie des règles communes aux baux des maisons et des biens ruraux.
La qualification de licence, sous-catégorie de contrats, est traditionnellement réservée à la propriété industrielle (licence de brevet ou de marque) et aux logiciels, et nest pas employée en propriété littéraire et artistique. Cependant, ce terme est communément utilisé pour nommer les Creative Commons licenses, sous l'influence du terme américain et du concept de "licences libres" : licence GNU GPL, Licence Art Libre...
La nouveauté de ce type doffre peut enfin amener à la qualification de contrat innommé.
Quelle est la validité des licences Creative Commons au regard du formalisme français des contrats de droit dauteur ?
Le formalisme des contrats de cession de droits de propriété littéraire et artistique (CPI L. 131-3) peut sappliquer aux licences ou autorisations dutilisation (3). Celles-ci doivent décrire de manière précise le domaine d'exploitation, soit létendue, la destination, le lieu et la durée des droits concédés.
Larticle 3 des licences Creative Commons énumère létendue des droits proposés :
« la reproduction de luvre seule ou incorporée dans une uvre dite collective, comme une publication périodique, une anthologie ou une encyclopédie », au sens de larticle L. 121.8 du CPI, voire modifiée en vue de former certaines « uvres dites dérivées : traductions, les arrangements musicaux, les adaptations théâtrales, littéraires ou cinématographiques, les enregistrements sonores, les reproductions par un art ou un procédé quelconque, les résumés, la distribution dexemplaires ou denregistrements » desdites uvres, au sens du CPI, article L. 122-4, seconde phrase.
La durée (toute la durée légale de protection de luvre, telle quelle est définie aux articles L. 123, L. 132-19, L. 211-4 ) et létendue (le monde entier) sont également identifiées.
Quant à la destination, elle est clairement repérable dans lintention de lauteur de contribuer à un fonds commun en autorisant certaines utilisations gratuites de son uvre.
La cession des droits de reproduction et de représentation à titre gratuit est permise à larticle L. 122-7 du CPI.
On précisera que les sous-licences sont explicitement interdites dans les documents Creative Commons, être titulaire dun droit dusage ne confère pas au bénéficiaire dune licence Creative Commons le droit de céder ces droits. Le bénéficiaire ne pourra distribuer l'oeuvre ou la communiquer au public que sous les mêmes conditions sous lesquelles il l'a reçue.
Le terme « bénéficiaire » et non pas le terme « licencié » a été retenu pour désigner dans la traduction française la personne qui accepte loffre. Ce choix marque une volonté de confirmer cette interdiction et peut ainsi favoriser ainsi le consentement éclairé de lacceptant.
Larticle 3 de la version originale prévoit que « Les droits mentionnés ci-dessus peuvent être exercés sur tous les supports, médias, procédés techniques et formats, quils soient connus aujourdhui ou mis au point dans le futur. »
Larticle L. 131-6 accepte « la clause d'une cession qui tend à conférer le droit d'exploiter l'oeuvre sous une forme non prévisible ou non prévue à la date du contrat. ». Elle « doit être expresse », ce qui est le cas dans la version originale des licences. Mais étant donné quelle doit également « stipuler une participation corrélative aux profits d'exploitation », la phrase a été écartée de la version française, à linstar de la solution retenue par les traducteurs allemands conformément à larticle 31.4 de la loi allemande sur le droit dauteur de 1965, plus stricte, qui interdit lexploitation sous une forme non prévisible.
Si les cessions peuvent être consenties à titre gratuit, larticle L131-3 du CPI prévoit que les adaptations audiovisuelles doivent prévoir une rémunération.
Cependant, la jurisprudence (4) a admis la validité dune cession des droits dadaptation audiovisuelle même si aucune rémunération nétait stipulée, la contrepartie étant fournie par la publicité faite à louvrage, uvre préexistante. Lintention de lauteur dobtenir une diffusion et une distribution de son oeuvre sous Creative Commons plus large peut être interprétée comme le souhait d'une plus grande notoriété grâce aux copies et aux diffusions qu'effectueront les Acceptants, sans exiger une exploitation conforme aux règles spécifiques dun contrat dédition, ni être lié par un contrat d'exclusivité avec un producteur.
Lautorisation dadaptation audiovisuelle ne doit-elle pas figurer dans un contrat écrit distinct de celui qui autorise les autres actes ?
Daprès larticle L113-4, « luvre composite est la propriété de lauteur qui la réalisée, sous réserve des droits de lauteur de luvre préexistante ».
Larticle L131-4 alinéa 3 stipule que « les cessions portant sur les droits dadaptation audiovisuelle doivent faire lobjet dun contrat écrit sur un document distinct du contrat relatif à lédition proprement dite de luvre imprimée ». On peut se demander si le choix de loption qui autorise les modifications ne contraindrait pas à recourir à deux contrats Creative Commons séparées, de manière à respecter cette disposition qui vise à protéger lauteur en lui faisant prendre conscience du fait quil sagit de deux actes de cession bien différents.
La réponse est non car les licences Creative Commons ne sont pas assimilables à des contrats dédition au sens de larticle L132-1 du CPI : elles ne prévoient pas dobligation pour le bénéficiaire correspondant à la charge pour léditeur dassurer la publication et la diffusion des exemplaires dont la fabrication est autorisée.
Quelle est la validité des offres Creative Commons vis-à-vis du droit général des obligations ?
Labsence de signature nest pas le signe dune absence de consentement
ou dinformation sur lobjet et la nature de lengagement contractuel.
Il est en effet obligatoire daccompagner toute reproduction ou communication
de luvre dune copie ou dun lien vers le texte Creative
Commons qui la gouverne. Il est précisé dans lobjet du contrat
que lexercice sur luvre de tout droit proposé dans
ladite offre vaut acceptation tacite de celle-ci, à limage des
licences dutilisation de logiciels qui prennent effet à louverture
de lemballage du disque dinstallation. On peut inférer de
larticle 1985 du Code Civil relatif au mandat que le commencement de lexécution
du contrat proposé par le destinataire de loffre « révèle
» son acceptation (5).
La personne qui propose de contracter, lauteur au sens de larticle
113 du CPI, garantit dans larticle 5a quelle a bien obtenu tous
les droits nécessaires sur luvre pour être en mesure
dautoriser lexercice des droits conférés par loffre.
Elle sengage à ne pas transmettre une uvre constitutive de
contrefaçon ou datteinte à tout autre droit de tiers (autres
titulaires de droits ou sociétés de gestion collective qui auraient
pu être mandatées, ou tout autre tiers), et à permettre
une jouissance paisible à ceux qui en accepteront les termes. La responsabilité
délictuelle étant dordre public, elle aura vocation à
sappliquer par défaut, même sans mention explicite : la responsabilité
de loffrant est alors définie par la législation applicable.
Enfin, proposer des textes en langue française nest pas seulement
plus commode pour les utilisateurs français, mais répond également
à limpératif dutiliser la langue française
dans le cadre de relations avec des salariés ou des consommateurs (6)
dans un contexte professionnel privé ou public.
Les contrats Creative Commons sont-ils compatibles avec le droit moral, norme impérative ?
Nest-il pas obligatoire de choisir loption Paternité ? (On
notera que loption Paternité est devenue obligatoire à partir
de la version 2.0.)
On aurait pu penser que loption Non Attribution, qui nimposait
pas dindiquer la paternité de luvre, ne pouvait pas
être choisie en droit français car le droit à la paternité,
prérogative de droit moral, est inaliénable. La même question
est soulevée par larticle 4.a qui permet à lOffrant
de demander à lAcceptant de retirer de luvre dite Collective
ou Dérivée toute référence au dit Offrant.
Effectivement, un contrat qui imposerait à lauteur de renoncer définitivement à son droit au nom, en échange dune contrepartie financière ou non, serait nul. La jurisprudence relative aux contrats dits de « nègre » où lauteur réel écrit un ouvrage pour autrui, et sengage à renoncer à être identifié comme auteur auprès du public, est stable : lauteur réel pourra toujours se faire reconnaître comme auteur (7).
Les documents Creative Commons nimposent pas une renonciation définitive, mais permettent une renonciation provisoire et une clarification (8). Lauteur pourra toujours faire reconnaître sa paternité.
En revanche, ce droit à lanonymat ne doit pas donner lieu à de fausses attributions de paternité, notamment dans le cas où lutilisateur-auteur indiquerait un autre nom que le sien, ou sapproprierait indûment la paternité dune uvre. Le principe général étant la présomption de titularité au bénéfice de celui sous le nom duquel est divulguée luvre, le système Creative Commons ne permet pas plus que le cas général dauthentifier la paternité des uvres. La paternité indiquée dans une offre Creative Commons reste soumise à la bonne foi des utilisateurs.
Autoriser à lavance les modifications néquivaut pas
à aliéner le droit au respect. La cession du droit dadaptation
nimplique pas dautoriser des modifications qui porteraient atteinte
à lintégrité de luvre ou à lhonneur
et la réputation de son auteur. Lauteur qui aurait mis à
disposition son uvre sous une offre Creative Commons autorisant les modifications
et la création duvres dites dérivées, se réserve
toujours la possibilité dun recours fondé sur droit au respect,
en cas dutilisation ou de dénaturation de son uvre telle
quelles lui porteraient préjudice.
Le droit de retrait, lui aussi dordre public, pourra toujours être exercé, même si le parcours de luvre rend son application encore plus difficile sur les réseaux. Celui qui propose loffre de mise à disposition se réserve à tout moment le droit de proposer luvre à des conditions différentes ou den cesser la diffusion (article 7.b), dans le respect des offres précédemment consenties. Lauteur qui met fin au contrat Creative Commons devra respecter la bonne foi (9) des personnes qui auront dans lintervalle appliqué le contrat quil proposait.
Le titulaire des droits sur luvre conserve le contrôle du moment et des conditions de sa divulgation et de sa communication au public, non pour sassurer de la réservation des droits exclusifs, mais pour rendre luvre libre de certains droits.
Certains pourraient se demander si la condition de Partage à lIdentique des Conditions Initiales ou ShareAlike ne constitue pas une atteinte au droit de divulgation de la personne qui, ayant accepté une uvre sous de telles conditions contractuelles, la modifie en apportant une contribution originale, et acquiert elle-même le statut dauteur de la nouvelle uvre dite dérivée.
Le nouvel auteur conserve ses prérogatives et décide du moment de la divulgation de la nouvelle uvre. Il ne lui est pas interdit de la divulguer sous des conditions différentes, mais cest à la condition dobtenir une autorisation écrite de la part de lauteur de luvre préexistante, comme dans le système juridique classique, hors Creative Commons.
Le contrôle de lutilisation après divulgation en vertu des options Partage des Conditions Initiales à lIdentique (Share Alike) et Pas dUtilisation Commerciale (Non Commercial) nest-il pas incompatible avec le principe dépuisement des droits ?
Lépuisement du droit de distribution prévu en droit communautaire établit quune fois loriginal de luvre ou sa copie mise en circulation sur le territoire communautaire avec le consentement du titulaire de ce droit, par exemple après la première vente, il ne peut plus exercer ledit droit. Le titulaire ne peut donc exercer ce droit de propriété intellectuelle quune seule fois, il ne peut pas lexercer à nouveau dans un autre Etat-membre. Lépuisement ne concerne que la distribution physique dexemplaires matériels, de supports, à lexclusion des services en ligne et des copies licites en découlant (Directive 2001/29/CE sur lharmonisation de certains aspects du droit dauteur et des droits voisins dans la société de linformation, article 4.2 et considérant 29). Le titulaire conserve ses autres droits patrimoniaux.
Larticle 2 des contrats Creative Commons stipule bien quils sappliquent sans préjudice du droit applicable, et ne visent donc en aucun cas à restreindre ce type de prérogatives. On peut toutefois se demander si le fait de restreindre les conditions dutilisation après la première mise à disposition respecte lépuisement.
Tout dabord, les options Partage des Conditions Initiales à lIdentique (Share Alike) et Pas dUtilisation Commerciale (Non Commercial) ne conduisent pas à interdire formellement toute modification qui ne serait pas proposée aux mêmes conditions ou toute utilisation commerciale, ce qui reviendrait à imposer des conditions de distribution. Elles se contentent simplement de réserver les droits non proposés, qui continuent à requérir lautorisation du titulaire des droits, à linstar du droit dauteur classique.
Enfin, on peut rappeler que la notion dépuisement est utilisée en droit communautaire à des fins de régulation économique. Elle est utile dans les situations où un ayant-droit abuse de son monopole pour affecter le commerce et la concurrence en interdisant la commercialisation ou en imposant des restrictions quantitatives à limportation ou des mesures deffet équivalent. Les objectifs du Traité de Rome sont de lutter contre le cloisonnement du marché intérieur et les abus de position dominante. Sont visées dun côté les entraves à la libre circulation des marchandises constitutives dobstacles à la commercialisation sur le territoire national de produits régulièrement mis en circulation sur le territoire dun autre Etat membre, et de lautre la faculté de contrôler les actes ultérieurs de commercialisation et dinterdire les réimportations. Certaines restrictions ont dailleurs été admises par la Cour de Justice des Communautés Européennes ; ainsi, larrêt Cinéthèque (10) valide comme conforme au droit communautaire la loi française sur la chronologie des médias (11) qui impose un délai entre lexploitation des films en salle et la vente ou la location de supports.
Quelle sera la loi applicable en cas de conflit ?
La loi applicable à la version française des
contrats Creative Commons est la loi française. Il ny a pas de
clause déterminant la juridiction compétente dans les contrats
Creative Commons. Les règles de droit international privé prévalent,
et, pour choisir la loi applicable, le juge saisi déterminera le lieu
dexécution de la prestation caractéristique du contrat,
ou le lieu du dommage ou du dépôt de la plainte.
Les contrats Creative Commons prévoient à larticle 8c que si un article savère invalide ou inapplicable au regard de la loi en vigueur, cela nentraîne pas linapplicabilité ou la nullité des autres dispositions, larticle en question devant être interprété de manière à le rendre valide et applicable.
Les clauses abusives sont réputées non écrites si le contrat conduit à établir des rapports déséquilibrés entre les droits et obligations entre un professionnel et un consommateur (12). Un raisonnement a fortiori permet de déduire que les offres Creative Commons satisfont ces exigences, ainsi que les exigences de prudence et dinformation.
Un auteur peut se retourner contre la personne qui utilise son uvre sans respecter les conditions qui lui sont attachées. Lauteur qui estimerait quil y a eu atteinte à ses prérogatives patrimoniales pourrait toujours demander au juge une révision du contrat.
Le bénéficiaire du contrat pourrait également se retourner
contre le donneur de contrat qui aurait transmis une uvre contrefaisante.
Notes
1. Dir. Gérard Cornu, Vocabulaire Juridique Association Henri Capitant, PUF Quadrige 4ème éd. 2003.
2. Voir Christophe Caron, Les licences de logiciels dites « libres » à lépreuve du droit dauteur français, Dalloz 2003, n° 23, p. 1556 et Melanie Clément-Fontaine, La licence GPL, mémoire de DEA, Université de Montpellier, 1999. http://crao.net/gpl/
Contra en faveur de la qualification de cession, Cyril Rojinsky et Vincent Grynbaum, Les licences libres et le droit français, Propriétés Intellectuelles, juillet 2002/4, p. 28.
3. Cass.1ère civ. 23/01/2001, Communication Commerce Electronique avril 2001 & A. et H.-J. Lucas, Traité de la Propriété Littéraire et Artistique, Litec, 2ème éd. 2001, n° 482.
4. CA Paris, 1re ch. B, 21-09-1990 : Jurisdata n. 023403, in Lucas, Traité de la Propriété Littéraire et Artistique, note 280.
5. Dir. Michel Vivant, Lamy Droit de lInformatique et des réseaux, par. 875.
6. Loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française dite loi Toubon.
7. Cour de cassation, Civ.1, 4 avril 1991, affaire Béart, Revue Internationale du Droit d'Auteur, octobre 1991, p. 125 (cassation de larrêt dappel ayant admis que lauteur de thèmes musicaux renonce, par contrat, à être identifié comme tel auprès du public).
8. Hubert Guillaud, http://lists.ibiblio.org/pipermail/cc-fr/2004-January/000039.html
9. Comportement loyal que requiert notamment lexécution dune obligation (Vocabulaire Capitant, op cit)
10. Arrêt de la CJCE du 11 juillet 1985, Cinéthèque SA et autres contre Fédération nationale des cinémas français, Aff. jointes 60/84 et 61/84, Rec. 1985 p. 2605.
11. Loi n°82-652 du 29/07/1982 sur la communication audiovisuelle, JORF du 20/07/1982, p. 2431, article 89.